Sur les traces d’un crime

Olivia Ardui, March 2016.

 

Une série de 24 flacons de parfums rependent des senteurs qui se mélangent, enivrant et confondant l'odorat. Même si l'ensemble provient de 24 ingrédients bien définis et assignés respectivement à un de ces récipients, plutôt que d'émettre l'effluve d'un arôme en particulier, chacun d'entre eux exhale la somme des 23 autres ingrédients, à l'exception de celui qui lui a été attribué. Leur singularité, à peine perceptible à nos sens, réside dans un principe d'exclusion et dépossession de leur essence. La différence entre ces fragrances est subtile puisqu'elles partagent des ingrédients communs avec les autres flacons. La différence réside dans le détail. 

Corporate Scents (2016) est une installation olfactive qui marque un tournant dans la trajectoire de Various Artists, projet initié en 1995 par Trudo Engels, un dispositif ouvert et en constant cours d'actualisation, qui met à mal l'impératif de singularité de l'artiste et de son œuvre dans le système de l'art contemporain. Avant de nous attarder sur ce nouveau pas dans la déconstruction de l'individualité de l'artiste, il convient de revenir sur les différentes étapes qui ont scandé le parcours de Various Artists, œuvre complexe et, par moments, hermétique, qui semble continuellement (se) jouer des tours.

 

Corporate Colours, Various Artists, 2016

Corporate Colours, Various Artists, 2016

 

I - Various Artists: work in progress

Various Artists (VA) se définit comme une structure ouverte composée par un collectif de 24 artistes fictifs. Comme le suggère Catherine Bompuis (1), tels des hétéronymes, chacun d'entre eux a une personnalité propre et une trajectoire particulière, développant des œuvres individuelles au sein d'un champ d'action, lui,  bien réel: le monde de l'art. Si pour Fernando Pessoa, qui théorise ce concept en premier lieu, il s'agissait de s'adonner à un exercice d'expérimentation de la subjectivité, en adoptant d'autres formes de langage et d'autres styles d'écriture, VA propose un engrenage pour mettre à mal la figure de l'artiste, mais surtout, les mécanismes de légitimation et de valorisation de son nom et son œuvre. 

Cette réponse à un système basé sur la notion de capital créatif surgit dans le sillage de Plateau, laboratoire de dance contemporaine et performance, fondé en 1989 par Trudo Engels et Ida De Vos. Lorsqu'en 2000 cet espace est officialisé et reçoit des subsides, Plateau donne place à nadine. Co-fondé par Ferdinand du Bois, cette initiative prolonge les recherches autour de nouveaux médias ainsi que des arts performatifs. En stimulant une production souvent immatérielle ainsi que des poétiques de l'éphémère, nadine est difficilement assimilable par le marché de l'art, et opte délibérément de s'en distancier afin de conserver autant que possible son statut indépendant. Cette résistance à l'égard du système de l'art reste pourtant encore attachée à la notion d'objet d'art, son originalité et celle de son créateur.

Dans un premier temps, la figure de Trudo Engels se dédouble, se multiplie en une collection d'individus, qui composent les Various. Progressivement, le parcours, la personnalité et l'œuvre de chacun de ces personnages ont été élaborés. C'est également à ce moment que s'est établit le fonctionnement interne des artistes, redevable aux règles d'un jeu énigmatique. Ce groupe se constitue en une espèce de secte, de société secrète imaginaire, pour ainsi dire. Un certain mystère entoure ces artistes fictifs et sans consistance, parfois omettant même les traces de leur œuvre. C'est le cas par exemple de Morice de Lisle, dont les performances sont généralement pas documentées, n'existant que dans la mémoire de ceux qui y ont assisté ou encore sous la forme de rumeur. (2)

C'est également le cas des interventions qui dérivent de Boucalais. Il s'agit d'un chemin fixe à parcourir à pied, entre Boulogne-sur-Mer à Dunkerk en passant par Calais qui, depuis 2005, devient un atelier mobile et itinérant que les différents Various se proposent à traverser. Au cours de ce trajet, ils revoient, revisitent leur pratique artistique et proposent des nouvelles créations qui se développent en cours de route. Ces œuvres prennent la forme d'interventions minimes dans le paysage, d'assemblages d'objets collectés sur place ou d'objets minimes ou qui n'ont qu'une existence éphémère, qui ne survit pas au voyage. Encore une fois, ces expéditions subsistent souvent que sous la forme de registre, se confondent généralement avec leur documentation. Plus que des traces matérielles, Boucalais est une performance en cours qui s'actualise à chaque voyage, qui gagne une couche supplémentaire à chaque fois qu'un Various la réalise. (3)

La multiplicité de voix et le caractère éphémère de leurs propositions font de Various Artists une initiative difficile à délimiter et définir. Il semble que le propre intitulé du projet méprend toute volonté de le circonscrire et décrire avec exactitude. En effet, "Various artists" tout en synthétisant les propos du projet - à savoir le métier d'artiste et sa démultiplication en un ensemble d'individus, à la fois comme stratégie et sujet-, l'appellation est extrêmement générique et vague. Ainsi, le recours à l'ample catégorie de "plusieurs artistes" confond celui qui cherche à retrouver des traces des Various Artists. Lorsque l'on introduit "various artists" dans l'outil de recherche Google, par exemple, la majorité des sites renvoient à des expositions collectives qui ne concernent en rien le projet en question. 

À cette appellation générique, s'ajoute l'usage d'une langue secrète, Innumerat, conçue par Innumerat Roselare en 1999. Utilisée pour la communication interne entre les artistes fictifs, elle consiste à permuter des chiffres aux lettres. Le discours masqué par la langue Innumerat cacherait-il une vraie révélation sur les intentions cachés de ce groupe d'artistes potentiels, ou serait-elle, elle même, une farce pour attiser l'imagination et gérer une expectative autour de ces ghost artists? Si Various Artists s'assume délibérément comme un collectif factice, probablement le secret si bien dissimulé par la langue Inummerat et les autres énigmes que posent les créations de cette famille d'artistes n'est pas celui de la nature fictionnelle du projet. Quelles pourraient être les véritables motivations occultes du game master et de cette société secrète qu’il a conçu? 

La fiction et réel s'entremêlent et se confondent dans Lettres d'Ixelles, une proposition initiée en 1989, lorsque Trudo Engels déménage dans ce quartier de Bruxelles et découvre une carte d’ Albert Saverys (1886-1964) qui situe une série de points de contacts entre des boîtes aux lettres et l'inframonde. Représentant du troisième groupe de Laethem-Saint-Martin, Saverys aurait rêvé que Victor Horta lui signalait la présence de ces passages vers une autre dimension. Engels à son tour aurait rêvé que l'artiste Cildo Meireles lui suggèrait d'explorer ces données qui avaient été abandonnées par l'expressionniste flamand. Les recherches d’Engels à partir du repérage de Saverys alimentent une archive électronique. D'autres artistes peuvent se joindre à l'équipe d'enquêteurs à la recherche des brèches ce monde parallèle et ainsi nourrir cette archive en constante transformation avec des histoires - plus ou moins factices - du quartier. 

Quelque soit le degré de véracité des faits, il se pourrait que cette initiative fonctionne comme une métaphore pour penser le propre projet de Various Artists. Tout d'abord, le discours qui justifie - ou apparaît comme prétexte? – à la mise en place de cette archive collaborative semble être celui de la transmission d'un secret, d'une génération à une autre, d'un rêve à un autre. La vérité semble résider dans l'abîme. Est ce que ces fissures du réel, au creux de ces boîtes aux lettres, font référence à une série de points de contacts avec les intentions cachées de ce groupe? En tout cas, Lettres d'Ixelles semble, tout au moins, un projet autoréférentiel en ce qui concerne le modus operandi de Various Artists: une structure ouverte et en cours, activée par une série intervenants autour de boîtes aux lettres, élément trivial qui se fond dans le paysage urbain. La clé du mystère est inacessible à la surface et réside, encore une fois, dans le détail.

Il semblerait que l'on puisse également déceler dans les entrelignes et le paratexte qui entoure les projets des Various Artists des indices subtils sur ces feintes personalités. La liste des Various qui inclue Sufferice ou Albert Severeys, evoquerait-elle, une réminiscence à un "e" près, l'artiste flamand Saverys à la base du récit constitutif de Lettres d'Ixelles? Serait-ce une coïncidence que le nom de famille de l'inventeur de cette langue commune, qui cimente la communication et qui garde le secret entre les différents Various (Innumerat Roselare) soit, a une lettre près, le nom de la ville de Flandre Occidentale où est né Trudo Engels (Roeselare)? 

Un coup de théâtre survient en 2009, lorsque Trudo Engels déclare sa mort en tant qu'artiste et décide de ne plus réaliser d'œuvres sous son propre nom. Les 23 autres artistes hétéronymes prendraient la relève de la production d'objets artistiques à partir de là, hantés par le spectre de Wijlen Trudo Engels. Ou peut être, cette nouvelle direction des Various Artists caractérisée par ces 23 présences fantomatiques qui graviteraient autour et en lui, seraient en fait une émanation des multiples personnages d'un jeu de rôle dont il mène la partie. Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, Various Artists ne se présente plus comme une collection de 24 individus, bien délimités et définis entre eux, mais un collectif de rôles bien définis, qui peuvent être incorporées par les Various entre eux, mais également par des artistes, à la base, externes au projet. 

Cet élargissement du projet Various Artists a lieu, tout d'abord, lors des sessions de workshops "Being an Artist", qui consistent à mettre les Various à disposition d'autres artistes (AV), pour qu'ils puissent se défaire des habitudes et vices propres à leur processus artistique. Les caractéristiques et œuvres des différents personnages de VA sont assemblés dans des manuels d'utilisation numériques, et présentées lors de workshops pour ensuite être mis en pratique. L'unité des Various se dissous ainsi dans la pratique de tout individus qui participe de "Being an Artist". Le jeu de rôle esquissé dans la première phase de Various Artists, s'élargit à de nouveaux intervenants externes. 

À partir de 2011, l'étendue et la portée participative de Various Artists s'étend encore d'avantage, lorsque les « initiés » par les workshops "Being an Artist", les Various Open Artists (VOA) peuvent proposer des collaborations fictives ou réelles avec les VA, repenser le passé et le futur de ceux-ci, et donc à revoir les propres instructions qui avaient été transmises lors des workshops de la phase précédente. Cette nouvelle tournure requiert que le meneur de jeu, si fantomatique soit-il, délègue les décisions à des tiers, perdant ainsi en quelques sortes le monopole du déroulement du jeu, tout en restant celui qui en a donné l'iniciative. 

Un exemple phare dans la constante déconstruction des VA est Le Château, qui s'est déroulée en 2012 dans la Galeria Luisa Strina à São Paulo, et pour la première fois se présentait comme une exposition collective autour d'une thématique commune. Celle-ci proposait une réflexion sur les contradictions et des méfaits de la surproduction dans l'industrie alimentaire à l'échèle mondiale, l'avidité de la consommation, qui génère de la convoitise autour d'un produit à consommer, mais qui est fondée sur une dynamique précaire et une distribution inégale des ressources. Le Château présentait de façon cohérente le travail de sept des VA mais interprétés par cinq artistes différents qui pouvaient superposer des rôles et jouer, en même temps, deux ou trois VA. (4)

Un autre tournant fondamental a été la double exposition individuelle Q&A, réalisée avec Cildo Meireles et qui a eu lieu à la Galleria Continua, San Giminiano, entre le 25 septembre 2015 et le 16 janvier 2016. Le projet était structuré autour de 4 thèmes, à savoir, l'eau, l'excrément, la valeur et les mathématiques. Comme le titre le suggère, Q&A étant une abréviation pour Question & Answer : pour chacun de ces thèmes, VA proposait une réponse à une œuvre de l'artiste brésilien, tout en établissant des duos entre ces membres. Le classement de l'exposition comme solo show est curieuse, puisqu'il est question d'une véritable interaction entre les travaux des Various Artists mais aussi d’un dialogue avec l'artiste brésilien. L'identité ambigüe de VA et de ce genre de propositions entre en conflit avec les demandes du marché (5). Un nouveau pas dans cette réflexion à long terme a lieu: les différents artistes définis préalablement par Trudo Engels, et modifiables par les VOA, fonctionnent comme des rôles à être joués et réinventés par d'autres personnes, et qui font des expositions collectives entre VA et avec d'autres artistes, qu'ils soient VOA ou pas.

 

II. La mort des personnalités fictives, crime ultime?

Si Q&A a été une étape décisive dans la trajectoire de Various Artists, l'exposition a également démontré les limites des règles qui étaient en place au sein du projet jusqu'à là. Mettant continuellement en place une série de formules pour déconstruire l'originalité de l'artiste et son œuvre par un mécanisme interne autonome, l'individualité se dissolvait dans un collectif d'artistes inexistants organisés et arbitrés par Trudo Engels, ainsi que par des collaborations externes ponctuelles. Si chacun des 24 rôles pouvaient être joués entre eux ou par des VOA, chacun de ces individus fictifs constituaient une personnalité singulière qui produisait une typologie d'œuvres bien spécifique, qui malgré les variables introduites par celui qui l'incarnait à un moment donné, suivait certaines lignes de conduite préalablement définies. La prochaine étape serait alors de dissoudre ces personnages, si bien dessinés des phases antérieures du projet, et de progressivement les anéantir suivant une réflexion plus large sur la constitution de la subjectivité dans le contexte actuel. 

Toute identité serait le résultat d'une relation à un dispositif selon Giorgio Agamben: "il y a donc deux classes: les êtres vivants (ou les substances) et les dispositifs. Entre les deux, comme tiers, les sujets. J'appelle sujet ce qui résulte de la relation, et pour ainsi dire, du corps à corps entre vivants et les dispositifs" (6). Élargissant la notion préconisée par Michel Foucault dans Surveiller et Punir, l'auteur les définit comme des instances répressives à "tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants" (7). 

De nos jours,  "plus un seul instant de la vie des individus qui ne soit modelé, contaminé, ou contrôlé par un dispositif" (8). À la différence des dispositifs traditionnels, les dispositifs contemporains incitent une dépossession de soi-même et la transformation des citoyens en sujets spectraux: " (9) il s'agit moins d'une disparition ou d'un dépassement [de la subjectivité], que d'un processus de dissémination qui pousse à l'extrême la dimension de mascarade qui n'a cessé d'accompagner toute identité personnelle" (10).  Cet éclatement de la subjectivité, n'est pas répressif en tant que tel mais limite et encadre l'individus d'une manière sournoise, à savoir, en travaillant  "à la création de corps dociles mais libres qui assument leur identité et leur liberté de sujet dans le processus de leur assujettissement" (11). 

Cette fausse impression de libre arbitre s'accentue au moment où internet envahit - à l'échelle globale et omniprésente - toutes les sphères de la vie publique et privée (12). Comme l’évoque Boris Groys dans un article récent, les individus ont l'impression de garder un certain contrôle sur leurs données par un système de mots de passe qui les blindent de la visibilité et l'exposition totale. Le sujet contemporain serait donc, non seulement un sujet spectral, mais en premier lieu un mainteneur de secrets: la subjectivité est devenue une construction technique redevable à une série de codes d’accès (13). Si ces données sont cachées de certains regards indiscrets, elles sont accessibles aux algorithmes utilisés par Google ou la NSA qui collectent et nous délivrent des informations qu'en apparence nous sélectionnons mais qui en réalité nous sont transmises par un filtre prédeterminé. Mais si la personnalité résiderait dans ce principe d’exclusion, soutenu par des données supposées secrètes, privées de la connaissance d'autrui, mais soumises à une surveillance à peine voilée, où pourrait encore résider un quelconque facteur d'originalité? 

Loin d’apporter des réponses définitives à ces incertitudes concernant la subjectivité contemporaine, la nouvelle étape du projet de Various Artists les soulignent. Certes, les Various sont des personnalités qui existent dans le champ de la fiction, mais ils peuvent être compris comme une métafiction qui permet d'approcher ces réflexions sur la place des dispositifs, principes normatifs et algorithmes sur l'élaboration de notre individualité. En effet, les prochaines propositions seront marquées par une logique d'exclusion et négation de soi: l'œuvre de chacun des 24 Various étant le résultat de la somme des apports et opinions des 23 autres. La personnalité et le capital créatif des Various existent par défaut et résultent de l'absence et la dépossession de soi, ou encore par l'éclatement de leur subjectivité. Le libre arbitre, l'unicité et l'originalité de leur œuvre se substitue à un choix arbitraire et imposé de l'extérieur, par un collectif qui est lui même assujetti à une nouvelle règle du jeu.    

Avant Corporate Scents (2016), brièvement décrite dans l'introduction de cet article, Corporate Colors (2015) est la première illustration de ce nouveau principe qui orientera Various Artists dans les prochaines années. Il s'agit de deux chartes de couleurs. La première (a) consiste en une gamme étendue de 24 couleurs, bien contrastées entres elles, attribuées respectivement et à priori à l'un des personnages fictifs membre du collectif. Chacun dispose ainsi de sa propre couleur, de son identité bien reconnaissable pour ainsi dire. Une deuxième charte (b) de couleur se présente comme une gamme de 24 tonalités de gris, très proches les unes des autres, mais qui présentent une différence très subtile. Chaque tonalité de gris du deuxième diagramme (b) correspond au mélange des 23 couleurs du diagramme précédent (a), à l'exception de la couleur qui était attribué à ce Various dans le premier schéma (a). 

Ces deux propositions marquent l'adoption de ce nouvel modus operandi, basé sur des formulesexcluantes, impersonelles pour ainsi dire. Cette nouvelle voie souligne l'écart entre les critères socialement construits et nominaux qui constituent notre identité et une supposée essence individuelle. Il s’agit de déceler qui a le pouvoir sur l'identité d'un individus et qui établit les taxonomies sociales et les mécanismes d'identification et l'hiérarchie entre ces différentes catégories pré-établies (14). Autrement dit, quels seraient les dispositifs à l'origine de la construction de l'idée de l’artiste, de l'aura qui l'entoure et qui consacre son œuvre? De quelle manière serait-il amené à procéder, produire, parler et exposer son œuvre? Si les catégories sont préalablement définies par des instances et dispositifs, les biographies et œuvres pourrait aussi bien être conçues par des algorithmes ou un générateur automatiques qui répondent à certains critères de base considérés importants (nationalité, média utilisé ou genre de problématique autour de laquelle tourne le travail de l'artiste). Les deux exemples cités semblent ainsi assumer l'échec d'un désir profondément humain de reconnaissance d'une originalité, d'une différence par rapport à un autre.

Un paradoxe s'esquisse dans l'évolution du projet Various Artists. Dans un premier temps, la création et l'élaboration de différents artistes fictifs rompait avec l'idée de singularité d'une œuvre en travaillant sur la conception d'un artiste multiple, d'abord comme un groupe d'individus et ensuite comme un collectif. Suite à cette démultiplication des personnalités, le projet tend à revenir à une uniformité, tant dans Corporate Scents que Corporate Colors: les couleurs ou senteurs se mélangent à nouveau pour former une seule et même tâche chromatique ou olfactive aux nuances subtiles, brouillant la délimitation des différents ingrédients. Encore une fois, la différence réside dans le détail, parfois infime, presque invisible et impalpable. Cette absence d'un ingrédient, cette absence de voix et de libre arbitre est le seul indice de la personnalité et constitue la seule différence à l'autre. L'artiste est réduit au vide, à l'anéantissement de soi et ses secrets, à sa propre disparition. Peut être en cela résiderait l'originalité: un groupe d'individus dépossédés d'eux même, des présences fantomatiques qui se manifestent dans les entrelignes et les détails, et dont la singularité se résume à une subtile différence de nuance de gris ou de senteurs contenues dans des fioles. Ou encore : peut être que ce paradoxe – entre démultiplication et anéantissement des VA – ne seraient que des fausses pistes pour masquer la signature indélébile de (Wijlen) Trudo Engels.

 

  • (1) Various Artists, Best of, São Paulo, 2012, ifa.
  • (2) Various Artists, Best of, São Paulo, 2012, zo.
  • (3) Various Artists, Best of, São Paulo, 2012, ibehey.
  • (4) Various Artists, Best of, São Paulo, 2012, zo.
  • (5) “NQdine - Home.” NQdine - Home. N.p., n.d. Web. [http://www.various-artists.be/].
  • (6) Giorgio Agamben, , Qu’est ce qu’un dispositif, trad. de l’italien par M. Rueff, Paris, 2007, p. 32.
  • (7) Ibid, p. 31.
  • (8) Ibid.
  • (9) Ibid.
  • (10 Ibid, p. 33.
  • (11) Ibid.
  • (12) Boris Groys, “The Truth of Art”, e- ux journal, [http://www.e- ux.com/journal/the-truth-of-art/]
  • (13) Boris Groys, “Art Workers: Between Utopia and the Archive”, e- ux journal, 45 [http://www.e- ux.com/journal/art-
  • (14) Boris Groys, “The Truth of Art”, Ibid.